đ€·ââïž Interdire le regard ou filmer les championnes : la fausse pudeur d’une Europe dĂ©cadente.
Du 10 au 16 aoĂ»t, les championnats d’Europe d’athlĂ©tisme se tiennent Ă Birmingham. Les rĂ©alisateurs qui les filmeront ne travaillent pas tout Ă fait librement. L’Union europĂ©enne de radio-tĂ©lĂ©vision, entitĂ© privĂ©e mais financĂ©e par des fonds publics, leur a adressĂ© un « guide » de vingt-trois pages leur indiquant comment cadrer les athlĂštes fĂ©minines : quels angles retenir, combien de temps tenir un plan, Ă quelles conditions user du ralenti. Les images jugĂ©es non conformes pourront ĂȘtre Ă©cartĂ©es des flux officiels. Ce que des millions de tĂ©lĂ©spectateurs verront d’une championne dĂ©pendra donc d’une grille rĂ©digĂ©e Ă GenĂšve.
Commençons par le mot. Tout le dispositif repose sur la notion de plan « sexualisant ». Le mot est ancien, mais le sens qu’on lui prĂȘte ici ne l’est pas. « Sexualiser » a longtemps dĂ©signĂ© un acte dĂ©libĂ©rĂ© : ajouter Ă une image des codes Ă©rotiques qui n’y Ă©taient pas, comme le fait une publicitĂ©. Son emploi militant procĂšde Ă l’inverse. Il n’impute plus une intention Ă celui qui ajoute, il en prĂȘte une Ă celui qui montre, puis Ă celui qui regarde, jusqu’Ă rendre suspecte toute image d’un corps fĂ©minin, y compris celle oĂč il n’y a rien d’autre qu’un effort sportif. Le terme ne dĂ©crit plus, il accuse. Et comme tout procĂšs d’intention, il est imparable : nul ne peut prouver qu’il ne pensait pas ce dont on le soupçonne. La notion n’a d’ailleurs aucune dĂ©finition juridique, aucun contour vĂ©rifiable, aucun critĂšre opposable : une athlĂšte qui franchit une barre Ă deux mĂštres offre au ralenti une image de puissance et d’Ă©lĂ©gance ; sexualisante ou non ? Personne ne peut le dire Ă l’avance, et c’est tout l’intĂ©rĂȘt du procĂ©dĂ©. Une norme floue ne se discute pas, elle s’obĂ©it. Elle dĂ©place le pouvoir de celui qui filme vers celui qui juge, et il ne reste au rĂ©alisateur qu’Ă s’autocensurer par prudence. C’est la dĂ©finition de l’arbitraire. Lâinquisition nâaurait pas fait mieux.
Vient ensuite le paradoxe, et il est de taille. Ce guide prĂ©tend faire filmer les femmes comme on filme les hommes. Il fait prĂ©cisĂ©ment l’inverse. Aucune rĂšgle n’encadre la maniĂšre de filmer les sprinters, les perchistes ou les dĂ©cathloniens : leurs muscles, leur sueur et leurs ralentis ne posent visiblement de problĂšme Ă personne. Ce sont les seules Ă©preuves fĂ©minines que l’on entoure de prĂ©cautions, au motif que les compĂ©titrices auraient besoin d’une protection dont les compĂ©titeurs se passent trĂšs bien. VoilĂ une rĂšgle qui, pour combattre le sexisme, commence par traiter les deux sexes diffĂ©remment. Elle fait dĂ©pendre la dignitĂ© d’une championne du cadrage d’un rĂ©alisateur plutĂŽt que de la performance qu’elle vient d’accomplir, et traite des athlĂštes de trĂšs haut niveau, qui ont consacrĂ© quinze annĂ©es Ă dĂ©velopper et maĂźtriser leur corps, comme des personnes qu’une camĂ©ra pourrait abĂźmer. C’est un fĂ©minisme qui, Ă force de vouloir protĂ©ger, finit par infantiliser. On objectera que des athlĂštes ont Ă©tĂ© associĂ©es Ă la rĂ©daction. Deux, en effet. Cela ne vaut mandat pour aucune autre, pas plus que pour les spectateurs.
On va ici paradoxalement encore plus loin quâune rĂšgle touchant Ă la tenue. Elle reste relativement libre, ce qui permet aux athlĂštes ayant un enjeu avec leur image de se vĂȘtir diffĂ©remment⊠ce qui est plus quâexceptionnel : les athlĂštes partagent trĂšs largement la cĂ©lĂ©bration du corps. Ici on va donc plus loin, on ne vient pas permettre certains ajustements vestimentaires, on vient contraindre tous les regards. Circulez, il nây a rien Ă voir.
Reste le fond, plus sĂ©rieux. Ce guide ne corrige pas des images, il veut corrige une maniĂšre de voir. Il part du principe que le spectateur est un coupable en puissance qu’il convient de tenir Ă distance de ce qu’il regarde. Or nous avions appris autre chose. Des siĂšcles de peinture, de sculpture et de littĂ©rature europĂ©ennes ont patiemment construit une distinction que ce document efface d’un trait de plume : le regard qui admire n’est pas celui qui s’approprie. Et celui qui sâapproprie ne le fait que dans son esprit, dont il reste, espĂ©rons-le, maĂźtre. Le marbre grec, les nus de la Renaissance, les bronzes de Rodin ne reposent sur rien d’autre. Un corps peut ĂȘtre exposĂ© Ă la vue de tous sans que sa dignitĂ© en souffre. Nous avions une Ă©ducation du regard, on nous propose une procĂ©dure. L’une Ă©lĂšve, l’autre prĂ©sume la faute. DĂ©cadence.
Ce fond touche le sport plus qu’aucune autre activitĂ©. Aux premiers Jeux d’Olympie, les athlĂštes concouraient nus : le mot mĂȘme de gymnase vient du grec qui signifie « nu ». L’exposition du corps Ă son sommet de force et d’harmonie n’est pas un dĂ©rĂšglement de l’esprit sportif, elle en est l’origine. CĂ©lĂ©brer un corps qui court, saute et lance Ă la limite de ce que l’humain peut accomplir, c’est ce que le sport donne Ă voir depuis vingt-cinq siĂšcles. Une rĂšgle qui apprend Ă s’en mĂ©fier ne protĂšge pas l’esprit olympique, elle le renie.
Vient enfin la question que personne ne pose : qui paie ? L’Union europĂ©enne de radio-tĂ©lĂ©vision n’est pas une institution europĂ©enne. C’est une association de droit privĂ© suisse, installĂ©e prĂšs de GenĂšve, qui rĂ©unit les radiodiffuseurs publics d’une cinquantaine de pays. Elle vit des cotisations de ses membres, parmi lesquels France TĂ©lĂ©visions et Radio France, dotĂ©s de 3,9 milliards d’euros de fonds publics en 2026. Sa prĂ©sidence est d’ailleurs exercĂ©e par la prĂ©sidente-directrice gĂ©nĂ©rale de France TĂ©lĂ©visions. Au moment oĂč l’on demande Ă l’audiovisuel public 86 millions d’euros d’Ă©conomies, on a donc trouvĂ© les moyens de produire vingt-trois pages sur la façon de filmer un saut en hauteur, sans jamais interroger le contribuable. DĂ©mocratie.
On mesure alors l’exacte hiĂ©rarchie des prioritĂ©s. Selon l’Arcom, plus de deux millions de mineurs français consultent chaque mois des sites pornographiques. Deux millions. C’est lĂ que se joue rĂ©ellement le rapport de notre jeunesse au corps, au consentement et au dĂ©sir. Cette rĂ©alitĂ© mobilise infiniment moins d’Ă©nergie que le ralenti d’un 400 mĂštres haies. On rĂ©gente ce qui est dĂ©jĂ respectable et encadrĂ©, on laisse prospĂ©rer ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas de la pudeur, c’est du confort malsain : on intervient lĂ oĂč c’est facile et contreproductif.
Je ne prĂ©tends pas que des consignes de cadrage nous mĂšnent au prĂ©cipice. Les civilisations ne basculent pas d’un coup, elles cĂšdent par petites concessions, chacune raisonnable, dont l’addition finit par tout changer.
Je refuse cependant que des rĂšgles touchant Ă la reprĂ©sentation du corps humain, donc Ă ce que nous tenons pour beau et pour digne, soient Ă©crites hors de tout dĂ©bat, par une association privĂ©e, avec l’argent des Français, puis prĂ©sentĂ©es comme une Ă©vidence technique Ă©galitariste. Que l’UER Ă©dicte ce qu’elle veut pour ses adhĂ©rents, c’est son affaire. Qu’elle le fasse avec nos impĂŽts et au nom d’un progrĂšs dont personne n’a dĂ©libĂ©rĂ©, c’est la nĂŽtre.
Cette semaine Ă Birmingham, des athlĂštes exceptionnels vont courir, sauter et lancer. Le mieux que nous ayons Ă faire est de les regarder, avec admiration.
Alexandre Allegret-Pilot
Député⊠et ancien athlÚte